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« Abus de mémoire » et « concurrence des victimes » une dépolitisation des problèmes

Publié dans le numéro 2 en Juin 2006

Shmuel Trigano

professeur de sociologie à l’Université de Paris X-Nanterre, auteur notamment de L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, Odile Jacob, 1999, et de Les Frontières d’Auschwitz, les ravages du devoir de mémoire, Livre de Poche-Hachette, 2005, éditeur du numéro spécial de la revue Pardès, « Penser Auschwitz », Le Cerf, 1989.

 

Premières pages

La notion de « mémoire » n’est-elle pas un leurre qui occulte la dimension politique du problème qu’elle qualifie ? L’approche qu’elle commande s’inscrit dans un courant doctrinal né dans les années 1990 et dont Tzvetan Todorov a donné le la avec son petit livre L’abus de mémoire 1, tiré de la conférence qu’il avait prononcée à la Fondation Auschwitz de Belgique. Paul Ricœur reprit le même jugement sous la forme d’« excès de mémoire », dans son livre La mémoire, l’histoire, l’oubli. Toutes sortes d’avatars conceptuels en sont nés, telle la notion, à prétention académique, d’« usages de la mémoire ».

L’idée d’excès et d’abus découle du critère de la bonne mesure. Tout dépassement de la mesure constitue un cas d’hybris, de folie dangereuse pour la col¬lectivité, parce qu’il entraîne un déséquilibre dans l’égalité.

Outre le pouvoir, J.-M. Chaumont avance ainsi, dans La concurrence des victimes Génocide, identité, reconnaissance 3, une hypothèse devenue depuis omniprésente, celle de l’ethnicité qui sous-tendrait cette mémoire, justification en fait d’une identité s’affirmant avec force sous le couvert trompeur d’une mémoire de victime. Il va jusqu’à forger l’expression bizarre de « singula¬rité mémorielle ». C’était déjà la thèse de Todorov. On reste confondu devant cette « découverte » par un auteur qui se recommande de l’approche sociologique. Le scandale qu’il croit déceler se fonde en effet sur l’idée assez incon¬séquente que l’identité est en soi un abus et une violence. Or, il n’y a rien de mieux partagé que l’identité.

Une fois que l’on a dit qu’un groupe humain secrète une identité et que cette dernière élabore sa conception du monde, mêlant passé, présent et futur, on n’a rien dit de nouveau que ne nous a dit le courant durkheimien qui, de surcroît, n’aborde les représentations collectives que dans le rapport qu’elles nourrissent avec la « morphologie sociale », pour reprendre le fameux titre du livre sur la mémoire collective de Maurice Halbwachs. C’est comme si on avait oublié que toute identité implique une mémoire, que la mémoire est une interprétation de l’expérience vécue, ce qui suppose une construction collective, un système de représentations collectives. Il n’y a d’identités que de groupe, que collectives.

En effet, la logique de l’excès ou de l’abus implique la logique du pouvoir. C’est ce pas que franchit Jean-Michel Chaumont qui met en œuvre un sociologisme extrêmement primaire : « l’objet du conflit est cette ressource rare et précieuse que la sociologie classique appelle le prestige et qu’elle compte au nombre de trois biens sociaux primaires, les trois célèbres “P” de la sociologie américaine : Power, Property, Prestige. » L’idée que des groupes d’activistes puissent manipuler le discours de la mémoire pour promouvoir de façon déguisée leur quête de pouvoir et de domination n’est en effet pas loin de la théorie de l’abus. On retrouve ici la marque de la sociologie de la domination d’extraction marxiste : l’idéologie dominante ne peut être qu’un masque cachant de très noirs desseins.

Toute une littérature, extrêmement inquiétante – parce qu’elle fourbit les thèmes du complot – en est née dont l’ouvrage le plus flamboyant est celui de Alain Brossat L’épreuve du désastre 4. Ce glissement vers la sociologie de la domination demande à être éclairé à la lumière du contexte idéologique. Il s’est adossé à tout un courant républicaniste, né à l’occasion du Bicentenaire de la Révolution… et de la première affaire du foulard, en 1989, qui a fustigé l’excès d’identité au nom de « l’universel républicain ». À cette occasion aussi, l’invention idéologique fut baroque : le terme d’« identitarisme » fut forgé avec toutes ses déclinaisons de tribalisme, ethnisme, communautarisme, autant de catégories idéologiques désignant le mal. Cette époque fut aussi marquée par le rêve d’une politique vertueuse, le thème du droit d’ingérence. Les guerres de Yougoslavie, le réveil des nations libérées de l’empire soviétique, le processus d’unification de l’Europe renforcèrent cette ligne de pensée et le sentiment d’être submergé par les forces irrésistibles du refoulé. Cette idée d’une condition politique, autant individuelle que sociale, sans identité est sans fondement dans le réél. Le déni de sa propre identité (nationale, européenne) propre à notre époque est lui-même une forme d’identité qui s’arroge de surcroît le privilège de juger ceux qui auraient « trop » d’identité. La non reconnaissance du fait identitaire pourrait donc bien être la cause efficiente (comme dirait le Durkheim des Règles de la méthode) de la doctrine de l’abus et de l’excès. (...)

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